Système hydrogéologique Gándara

Dans ce blog quatre des cinq principaux systèmes hydrogéologiques concernant le massif de Porracolina avaient fait l'objet d'un article.

Le texte suivant traite de l'ultime et très important système Gándara. Une étude améliorée (je l'espère) paraitra ultérieurement sur le site karstexplo.

1 L’état des lieux

La source du río Gándara est une émergence karstique de tout premier ordre. Elle marque le débouché d’un grand collecteur souterrain associé à un réseau dont l’exploration spéléologique a fait un bond de géant  au cours des dix dernières années (cueva del Gándara , 108 km)

La carte montre très grossièrement les principales cavités du secteur.

L’exploration bien avancée de la cueva del Gándara montre bien une alimentation depuis le cœur du massif du Picón del Fraile à l’ouest qui recèle de nombreux drains parallèles. On ne doit pas non plus écarter l’idée d’apports en provenance des dépressions en amont de la vallée de la Posadia, même si cette contribution Nord n’a pas encore été mise en évidence

Gandara système hydrogéologique (tracés)

Les mystères de l’Ouest

Le Sumidero (perte) de Lunada recoupe un important collecteur local (río des Âmes grises) qui pourrait rejoindre en aval le secteur Ojón de la cueva del Gándara (zone centre-ouest). Son origine en amont demeure par contre une énigme. En période de grand étiage, quand les cavités drainant la région de Las Trias sont complètement à sec (T 1, Sumidero de Lunada et Fulm, Bernias) le débit de ce collecteur est encore de quelques litres par seconde. Le drainage insignifiant des surfaces sommitales en prolongement ne suffit pas à expliquer le débit. On peut donc penser à un apport en provenance du sud-ouest (pico de la Miel etc. ?)

Tout l’ensemble envisagé ci avant pourrait constituer le bassin d’alimentation de l’affluent Ouest qui amène environ 1/4 à 1/3 de l’eau au niveau du confluent du grand collecteur en aval de la cueva del Gándara. Il faut donc alors trouver un bassin d’alimentation pour les 2/3 du collecteur !

L’hypothèse Grand Sud

Cette hypothèse oblige à lier au système Gándara des cavités bien plus éloignées au sud ou sud-ouest comme par exemple la torca de la Cubada Grande.

2 La problématique géologique

 

La limite de l’aquifère karstique vers l’Est

La résurgence actuelle du système Gándara est localisée au contact des calcaires lenticulaires de la Becerral (mud-mounds, niveau 11) et des marnes noires de Soba (niveau 12) qui paraissent former un barrage orienté Nord-Sud empêchant toute sortie de l’aquifère plus à l’Est.

L’enfoncement des niveaux d’émergence au cours du temps est bien visible, accompagné simultanément d’une progression vers le Nord. La grotte de la Cueva del Gándara (Z = 725 m) (galeries des Alizés) est un vieil exutoire et, légèrement  plus au Sud, la cueva del Collangón (Z = 770 m) représente une émergence fossile encore plus ancienne.

En allant vers le sud le contact des lentilles récifales avec les marnes de Soba disparait sous les grès de la Brenia (niveau 14) eux-mêmes recouverts par les formations du massif de Peña Lusa (niveaux 15 et 16). Les conditions géologiques en profondeur au niveau du système Gándara ne peuvent être, à partir d’ici, qu’hypothétiques surtout quand on connait la rapidité des changements de faciès dans les dépôts des barrières récifales.

La superposition d’aquifères étagés à l’Ouest

Le pendage général des strates vers l’Est fait affleurer, du Picón del Fraile au Castro de Valnera, en passant par le Pico de la Miel, des niveaux géologiques de plus en plus anciens composés de bancs calcaires alternés avec des horizons gréseux plus ou moins épais formant autant d’écrans imperméables et générant donc des aquifères apparemment indépendants.

Qu’en est-il réellement ?

Comment ce mille feuilles peut-il finir par s’interconnecter pour aboutir à un résurgence unique ?

Les calcaires supérieurs du Picón del Fraile (niveau 13) correspondent latéralement aux lentilles récifales de la Gándara. Mais les réseaux qu’on y connait (Requiem, Jabato) sont limités et tronqués en arrivant vers la dépression de l’Ojon, et le bassin versant les concernant est trop réduit pour expliquer seul le débit d’une source comme la Gándara.

Les explorations menées en amont sur le grand réseau de la Gándara montrent que les parties connues sous le Picón del Fraile s’insèrent dans un banc calcaire inférieur appartenant au niveau 10 (calcaires de la Colina). La coupe de synthèse proposée par P. Degouve (2006) montre nettement une rupture entre la partie amont Ouest qui suit le pendage des strates et la partie Est, subhorizontale, qui semble dépendre du niveau de base. On montre alors ici physiquement que l’eau peut passer d’un niveau stratigraphique inférieur à un niveau stratigraphique supérieur.

Coupe-gandara

La cueva de las Bernias (4,7 km) parait s’inscrire dans le même niveau que les amonts de la cueva del Gándara (Degouve 2009).

Le labyrinthique Sistema de Las Bernias (17 km) est inséré dans le niveau calcaire immédiatement sous-jacent tandis qu’encore en dessous vient le Sumidero de Lunada qui lui-même se connecte avec un banc calcaire situé encore plus bas et qui renferme ce qui apparaît comme le collecteur du secteur (Río des Âmes Grises)   

Une coloration à la perte même de Lunada (G.E.Edelweiss) confirme la liaison de l’impluvium local avec la source de la Gándara  Et même si les eaux de la perte ne rejoignent pas de façon certaine le collecteur  au stade actuel de l’exploration, la proximité des phénomènes parait impliquer une destination commune.

 

Reste le problème majeur des circulations dans les niveaux calcaires sous-jacents (donc plus anciens) au sud et sud-ouest.

Stratigraphiquement les assises géologiques concernées correspondraient latéralement avec des niveaux comme les calcaires du Haut-Rolacia (niveau 8 au nord sur Porracolina). Pourtant envisager une relation avec le val d’Asón parait bien déraisonnable (éloignement, pendage sud-est) et les bassins d’alimentation des systèmes hydrogéologiques locaux (Huerto del Rey…) semblent déjà bien suffisamment étendus.

On peut séparer le réseau de la Cubada Grande pour l’intégrer dans un système hydrogéologique indépendant. Or, nous l’avons vu précédemment, des écoulements inclus dans des niveaux stratigraphiquement inférieurs ne sont pas obligatoirement piégés et peuvent passer dans des niveaux géologiques supérieurs. De plus, en envisageant un système hydrogéologique supplémentaire il faut alors trouver une autre porte de sortie que la Gándara pour cet aquifère autonome.

Géologiquement seuls deux échappatoires semblent possibles :

Vers le nord-est (Gándara)

Vers le sud (río Trueba)

Le rio Trueba tient sa maigre alimentation de modestes résurgences le long de son parcours et de l’apport particulièrement réduit de l’écoulement superficiel du vallon de Lunada ; il ne devient un peu plus important que bien plus au sud par l’apport de la source de Las Machorras, résurgence probable de la perte du río RíoSeco (exploration  Spéléo-Club de Dijon  1988).

Toute hypothèse d’une émergence karstique importante vers le sud et le rio Trueba parait donc bien illusoire et oblige à envisager la source du río Gándara comme le seul exutoire possible.

Gandara système copie

 

3 Conclusions

Le système hydrogéologique Gándara peut être vu comme la réunion, vers l’est et le nord-est, d’aquifères au départ très indépendants à l’ouest et qui constituent des sous-systèmes hydrogéologiques (système Fraile, système Miel ? etc...)

Pour cela on doit accepter l’idée du passage des écoulements souterrains des bancs calcaires inférieurs vers des niveaux stratigraphiques supérieurs, à la faveur probable de failles à rejets suffisants. Ce processus doit être plus facile vers l’est avec l’enrichissement carbonaté des strates impliquant donc simultanément la diminution en épaisseur des horizons gréseux imperméables.

Gandara système coupe simple

 

L’exploration spéléologique nous en dira peut-être un jour bien plus, accompagnée de campagnes de colorations indispensables. En attendant,  nul doute que les discussions parfois contradictoires entre collègues continueront de faire évoluer toutes ces hypothèses.

 

Il y a quarante ans, alors jeunes spéléologues dijonnais, nous rêvions certainement devant la belle source du Río Gándara, impénétrable et mystérieuse

Il y a trente-deux ans les plongées nous permettaient un premier contact avec la Gándara souterraine

Il y a vingt-six ans nous démarrions les investigations sur le Picón del Fraile, loin à l’ouest

Il y a douze années déjà nous découvrions enfin, au fond de Torca la Sima, le passage clé pour l’exploration de l’immense Cueva del Gándara

Et demain ?

 

« On n’a jamais fait de grande découverte sans hypothèse audacieuse »

Isaac Newton