Histoire des recherches spéléologiques sur les massifs du Tejuelo et de la Muela

Les premiers pas
Août 1974
Piguezos_la_canalTrois jeunes spéléos du SC Dijon, Patrick Degouve (17 ans), Philippe Morverand (20 ans) et Guy Simonnot (22 ans) explorent la Sima Grande de los Machucos (-196, rebaptisée depuis SG de Pigüezo) et son grand puits de 160 m (Sous le Plancher, tome XII, fascicule 3-4, 1973). Le fait n’a rien de très extraordinaire sur le plan sportif et pourtant, pour la première fois, le SCDijon qui avait jusqu’alors axé ses prospections près d’Arredondo autour des cuevas Coventosa et Cayuela puis de la sima del Cueto (que nous appelions Juhué de façon abusive) cherche plus à l’ouest une alimentation possible au collecteur qui circule sous le canyon d’entrée de la Cayuela (rivière du puits Buffard explorée en 1964) et qui aboutit à la résurgence de la Cubiobramante. Patrick et moi-même sommes loin de nous douter que nous sommes à l’aplomb du rio Eulogio de la Torca de la Canal que nous découvrirons…. 25 années plus tard. Cette première approche furtive sera accompagnée de quelques autres près de Bustablado toutes aussi épisodiques, les objectifs principaux de notre club demeurant ailleurs (Cueto, Hoyo Grande).

Cueva_la_cuevaAoût 1976
A l'entrée de Bustablado une petite grotte, la cueva la Cueva, dont l'entrée avait été entrevue par Cl. Mugnier en 1970 , est explorée sur 320 m (Ph. Morverand, P. Servy, G. Simonnot, Sous le Plancher, tome XV, 1-2, 1976). Elle apparaît alors assez quelconque et pourtant elle semble aujourd'hui être un pion important (émergence temporaire) des systèmes karstiques tributaires du rio Bustablado. Signalons pour l'anecdote que cette grotte est mentionnée 30 ans plus tard comme nouvelle exploration dans des compte-rendus d'expédition envoyés à la fédération espagnole de spéléologie ! (le cas n'est pas isolé, et je me propose d'établir une liste de pseudo explorations cantabres pour ceux qui seraient intéressés).

Août 1976 (suite)

Un petit groupe (un peu frondeur) emmené par Patrick et moi-même entreprend une journée prospection sur ... la Lune ; c'est ainsi que nous avons baptisé l'immense zone lapiazée et criblée de dolines au sud-ouest de Bustablado, bien visible depuis le col d'Alisas. Trente ans en arrière le seul document utilisable était une vieille carte au 1/50 000 complètement fausse sur laquelle les grandes dépressions ne figuraient même pas.
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C'est donc au hasard que nous partons de Bustablado d'abord en direction de la Albericia puis de l'alto de Tejuelo et du col de las Pasadas ; nous repérons entre autres deux cavités intéressantes, l'une marquée L1 (n°242) qui beaucoup plus tard sera redécouverte par les collègues de Mataro sous le nom de las Yeguas (les juments) et l'autre marquée L5 (n°251), la torca de las Pasadas.

La Torca de las Pasadas,  premier grand gouffre exploré

Copie_de_File0030Juillet 1978
Après deux étés, surtout consacrés aux explorations du réseau du trou souffleur à la Coventosa, une petite équipe (M. Dorey, G. Simonnot) entame la descente des premières verticales de las Pasadas jusqu'à -130.

Avril 1979
Je repère la cueva de los Moros. Au bas de la grande salle déclive d'entrée je descends le premier petit puits (-50). Le nom, indiqué par un berger rencontré, correspond peut-être à une cueva Lomoro (orthographe non certaine) qui m'avait été signalée trois ans plus tôt par un habitant de Bustablado, mais malheureusement dans un autre vallon et jamais retrouvée.
Début 2007 en l’état du réseau Muela-Tejuelo (77,6 km) la cueva de los Moros est la première entrée historique en attendant d’autres jonctions éventuelles (Yeguas, Las Pasadas ?)

Juillet 1979
A trois (Dorey, J.M. Roland, Simonnot) nous poussons une pointe dans las Pasadas jusqu'à -328 au palier du puits du P'tit Canari. Mais complètement trempés, nous battons en retraite car les conditions climatiques sont franchement déplorables et le gouffre est copieusement arrosé, surtout depuis -240.
Au cours de la journée de déséquipement nous faisons un saut (trop rapide) à la cueva de los Moros où nous buttons à -75.(Sous le Plancher, nouvelle série, 1984, fascicule 1)

Août 1979
Les conditions atmosphériques sont toujours assez mauvaises quand P. Kindt et P. Degouve poursuivent l'exploration de las Pasadas jusqu'à –430 après avoir terminé la descente du puits du P’tit Canari et parcouru le méandre intermédiaire.

Août 1980
Les participants des deux années précédentes sont renforcés par une bonne équipe du même club (SCDijon alors en cours de scission avec Dijon spéléo). L’exploration est rapide, favorisée cette fois par une météo clémente. A -589 un petit siphon met malheureusement fin à nos espoirs. Pourtant dans ce massif, pour la première fois nous pouvons parcourir un petit actif (rio En su tinta) à près de 600 m sous la surface.
La cote atteinte ici et le relèvement du substratum imperméable sur le rio Miera nous confortent dans l'idée envisagée six ans auparavant que l'eau se dirige bel et bien vers le rio Bustablado et probablement la cueva Cayuela. (Sous le Plancher, tome XVI, fascicule 1-4, 1980)

Malheureusement pour nous, une autorisation d'exploration a été donnée à un autre club (ECGracia) et malgré des perspectives alléchantes nous quitterons naïvement (?) ce secteur pour entrer dans une grande période migratoire à travers tout le massif de Porracolina (Rolacia, Hoyo Grande, Lusa , Fraile, Carrio).
Hormis une toute petite incursion en 1983 (torca del Coto -247) c’est seulement 14 années plus tard (avril 94) que nous reviendrons sérieusement sur ce secteur, un peu par hasard ; mais ceci est une autre histoire.

Un autre gouffre prometteur, la torca de Bernallan

Avril, mai, juin et août 1982
L’ECGracia qui a prospecté la région de l’Alto de Tejuelo depuis 1978 sans faire de découverte majeure atteint –458 à la torca de Bernallan. Curieusement ce club arrête là les recherches et délaissera la zone après 1983. La Torca de Bernallan est la deuxième entrée historique du réseau Muela-Tejuelo. (Exploracions 7, any 1983)

1986
En 1986, la SELenar (Santander) et le Colectivo Asturiano de Espeleologos (CADE) forcent un passage étroit dans l’éboulis terminal de la Torca de Bernallan et découvrent de vastes galeries chaotiques. Avec le renfort du GE La Lastrilla (Castro Urdiales) des puits terminaux sont descendus jusqu’à la cote –579. Très étonnamment ce sera la seule découverte pendant cette période de dix ans 1982-1992

1988
Indirectement cette année aura aussi une importance sur la suite des évènements. Durant l’été 86 j’ai fait la connaissance de Manolo Garcia Diaz du club catalan de Mataro avec qui nous ferons quelques sorties au Picon del Fraile (1986) ou encore à Pena Lusa (1988). Au cours d’une randonnée je lui indique la sima de los Moros et le secteur environnant. Nous avions nous mêmes un peu l’idée de revenir par ici mais, bien occupés à la cueva del Lobo et après la découverte alors toute récente de la cueva del Hoyo Salcedillo, nous ne pouvions pas nous multiplier.
Quelques années plus tard les Catalans feront de Los Moros leur terre d’élection !

Le boum des années 90

1992
L’activité spéléologique s’accélère à nouveau : l’exploration de la cueva de Los Moros est reprise avec succès par nos collègues de Mataro. Ils y découvrent un actif aux environs de -400 m. Deux autres gouffres importants sont découverts. La torca de Canto Encaramao (troisième entrée historique du réseau Muela-Tejuelo) voit son développement atteindre 6km (-350 m) dans l’hiver suivant grâce à l’activité des spéléos du Grupo Espeleologico Deportes Espeleo et du G.E. Korokotta. Le Sumidero de Calleja La Valle (1554 m, - m) est exploré en juin et juillet 92 par les mêmes groupes.

1994
De nombreuses années se sont écoulées quand nous remontons en direction de Bernallan en avril 1994. Une balade collégiale et récréative entre deux sorties à la cueva del Hoyo Salcedillo alors en pleine exploration va amener la découverte fortuite de la torca de Rianon. Du coup nos activités sur ce secteur vont se retrouver relancées. Une jolie petite rivière est atteinte à –100 m et l’été suivant (1995) après avoir exploré 2 km de galeries nous butons dans un grand puits arrosé (150 m) où se jette l’actif, descendu sur une cinquantaine de mètres (-220 m).

Copie_de_File00401995
Cependant la découverte la plus importante aura lieu le 1er mai 1995 : 1500 m de conduits sont parcourus (-294) dans un nouveau gouffre, la torca de La Canal . En août 1996, l’exploration d’une galerie intermédiaire “ la piste aux Lérots ”, donne accès aux méga-galeries du réseau. Le développement dépasse 5000 m. A partir de 1997 nous généralisons l’emploi du bivouac, technique que nous avions systématiquement employée avec bonheur à Salcedillo ; un actif qui semble bien être le collecteur principal du secteur est découvert (8800 m). En 1998 nous pouvons enfin dévaler le superbe canyon Eulogio sur plus de 2 km. Nos amis de l’A.C.E. Mataro qui explorent la torca de Los Moros toute proche, réussissent ensuite à jonctionner les deux cavités. Ainsi, le développement s’enrichit de 4 km, atteignant près de 19 km à la fin de l’année 98. A la torca de Rianon les puits actifs sont vaincus et un siphon nous bloque à –534.

Pendant ce temps, dès 1996, un autre groupe de spéléologues madrilènes, le SECJA, reprend les explorations de la torca de Bernallan avec l’aide de spéléologues belges du WOM. Avec méthode ils vont patiemment agrandir chaque année cette cavité.
Tous les acteurs sont désormais en place
Les spéléos de Mataro découvriront la Torca del Coteron. Les nouvelles jonctions successives vont ensuite régulièrement agrandir le gigantesque puzzle. Mataro unira la torca del Coteron à la cueva de los Moros, nous joindrons la torca de Rianon à La Canal, ensuite le groupe SECJA qui va se montrer le plus actif dans les années 2000 va relier Bernallan à cantu Encaramao puis enfin, Bernallan avec Los Moros.
Après une nouvelle liaison avec le torcon del Haya (SECJA 2007) le réseau développe 78 km (voir les sites web de nos collègues madrilènes et belges).

Plus de 33 ans après nos premières incursions sur le secteur les espoirs de découvertes restent très forts